mardi 10 février 2009

Telepathie





Telepathe (Melissa Livaudais et Busy Gangnes) ce sont d'abord des corps à la limite de l'androgynie, des corps insaisissables, des corps jamais apparus en images (du moins en tant que pop stars ou chanteurs/chanteuses, j'exclue top models et actrices). Des corps pris dans une narration post-webcam, post-Jackass, post TV-réalité et post YouTube. C'est-à-dire du banal sans glamour mais glamour du fait de refuser le glamour et d'apparaître dans le contexte des ruines du glamour que sont Internet et YouTube. Ces corps ordinaires mais beaux apparaissent via le web, là où l'on ne voit que des gros pixels, de la diffusion de niche, virale et non plus des stars révélées et "grand public" de l'ancienne tradition du vidéo clip pour chaînes télé musicale. Ou comment on en arrive au statut de star mondiale "indé".






Le clip de So fine formule donc un mythe contemporain : il présente ce groupe (de Brooklyn) au monde, et il s'agit du mythe d'une jeunesse dorée ET grise à la fois ! Dorée puisque Brooklyn est le centre du monde pop actuel (la projection mondiale du cool et du lifestyle urbain bobo branché). Grise car Brooklyn est aussi un village et un environnement immédiat, une sorte de Berlin transatlantique, une banalité donnée et déjà-là pour ce groupe qui y vit.




Filmée dans un appart de colocation, avec foutoir chic, instruments de musique au pied du lit et quotidien fait de balade à l'épicier arabe du coin et de sortie en boite (la société des loisirs achevée ?) Les corps de Telepathe sont sans dynamique, sans mouvements de transformation de soi, sans passage du banal au statut de la pop star. Au contraire, la continuité est totale entre jouer avec des bougies chez soi, faire les courses et danser dans la rue. La chorégraphie dans la rué étant le signe même de Jacques Demy à West Side Story de l'enchantement du réel banal et commun. On n'est donc pas dans le jeu attendu du quartier cool qui s'exporte et mets ses beaux habits ou bien qui voudrait nous faire croire que c'est trop "in" Brooklyn. Ca ne joue pas non plus le trash et le glauque rebelle / cheap pour pratiquer l'inversion monstrueuse (cf. la citation subliminale à Thriller dans la chorégraphie nocturne de rue - pas du tout synchro bien sur). Jadis, le groupe pop au début est mal fringué, fait ses pochettes et élabore son propre look puis avec le contrat avec une major, des graphistes ou photographes font leur pochettes, les réalisateurs de clip changent leurs looks, ils sont mieux coiffés, etc... Maintenant cela est pris e compte et en charge par le groupe lui-même dès le début, il décide et a les moyens de faire (grâce à la vidéo HD pas cher, aux ordinateurs perso et à l'auto production). Cet auto production ne dénote plus de différence visuelle avec le mainstream. Voyez pour comparaison les premiers clips ou pochettes de Sonic Youth, Jesus & Mary Chain pour prendre des symboles de l'indépendance pop, faits entre potes, mais tellement cheap et nuls.






Il semble que l'idée principale de cette mise en scène c'est de dire que la mise en scène ne dévoile rien que ce qu'on connaît déjà et que l'aura ne se localise pas là-bas mais à l'intérieur des corps et des esprits, de chacun, qu'il s'agit simplement d'une question d'univers personnel à construire en soi. Le tag/slogan de leur MySpace : "You know who you are". Pop féminine blanche anti-Breeders, anti-Bjork, anti-Cat Power, contre tous ces clichés de marketing pour vendre de la pop féminine. Les corps de Telepathe semblent d'ailleurs asexués : on s'ennuie, on danse ou glande, pas de lovestory, pas de couples ni d'héroïsme solitaire non plus. Flou total entre duo, couple (lesbiennes sans aucun signe communautaire ?!), soeurs, frères presque, potes, complices, gang à 2 ... ou parodie de l'image du gang, la nuit, autour d'une poubelle / bidon de métal (sans feu à l'intérieur), et la danse dans la lumière des phares de voiture pas du tout hollywoodienne, cliché du Bronx (cf. l'hommage à Snoop Dogg sur leurs photos) et des premiers rappers, retour aux sources du hip hop et de l'électro US, mais avec des gilets en laine (!), pop (le supermarché) et une culture new-wave anglaise apprise sur internet.






"So fine" est donc un clip-document sur un état et un moment historique de la jeunesse blanche urbaine occidentale surtout sous l'angle de sa représentation ET de sa soumission à l'idée même de représentation. L'adolescence étant ce moment justement où on passe d'un corps invisible à un corps qu'il va falloir gérer, dédoubler entre intime (et ses transformations) et social (séduction, échanges). Le montage et la narration condensent les corps du duo en un seul corps ambivalent et biface. Le corps féminin de ce groupe (est ce que la brune = la blonde) est deux personnes différentes mais interchangeables (comme MGMT). Remarquez aussi que jamais elles ne partagent un même plan, elles alternent ou s'effacent l'une l'autre ou bien se dispersent et se démultiplient dans la foule anonyme qu'on peut prendre pour des incarnations alternatives et déguisées du duo. (cf. la vidéo
interview hallucinante déguisée en nerd, mais ça n'a pas l'air d'un déguisement ...)




La participation au SHOW : bouger, danser, sourire, s'exprimer se fait à minima. Voyez la blonde chanter assise et immobile au bord du lit. Pas de look autre que celui travaillé dans l'ordinaire, pas de vedette mise en avant : le seul don fait à la caméra (à peine regardée et du bout des yeux) c'est la perruque blonde. Portée comme un masque et un cliché mais mort, à peine activé et investi.


Il y a bien parade mais distanciation de cette parade. Si la timidité et le malaise sont évidents et étonnants pour des jeunes groupes actuels, cela devient une esthétique ici, à cause de l'aplomb et de la puissance que la musique donne à ces scènes filmées. Même esprit : pop sans illusions, exorcisme de la bêtise du spectaculaire hors du corps afin de retrouver le désir et le plaisir qui naît de ce même corps. dans cette vidéo (
the youth)



You know who you are




Telepathe toujours : voir aussi d'où elles viennent ! C'est à dire leur ancrage fantasmatique, leur modèles : C'est à dire comment elles projettent leurs corps sur scène et de quel bain sonore elles ont besoin pour faire bouger et apparaitre leurs corps : Pour le son et les vibes : une ambiance de Pink Floyd en 1967 (ailleurs dans le temps et dans l'espace - Londres vu depuis New-York), de la reverb' lointaine qui creuse un espace infini et fractalisé venu du Shoegaze (Slowdive) Ici le mur du son on l'a déjà vécu, on ne le recherche plus comme aux débuts de My Bloody valentine, c'est un souvenir qui résonne encore dans les tympans mais cela ne représente plus d'enjeu de mettre les amplis et les pédales d'effets au maximum. L'interview sur Nylon TV révèle aussi la nature de leur travail musical, un travail de studio à la Daft Punk, des héritiers de 50 ans de pop retraités dans leur laboratoire personnel. A cela s'ajoute une rythmique tribale qui encourage la transe et l'e décollement corps/conscience. Tribalisme sommaire qui permet ouvre un horizon oriental, exotique (façon fin XIXeme siècle), un horizon et un désert de sable, NOIR, comme un paysage irakien (écoutez le bien nommé Frontier de Dead Can Dance justement) enfumé par les puits de pétrole en feu, devenu un arrière plan dramatique aux fêtes new-yorkaises, non pas de façon glamour ou glorifiée, mais un arrière-plan fascinant, inévitable, "inescapable", une toile de fond sur lequel se joue ce psychédélisme rénové, expiatoire, sombre mais avec retenue et élégance.




dimanche 8 février 2009

L'oeil de Monet

Ma première visite au Musée Marmottan, un musée pauvre, une scénographie très cheap, des murs orangés du pire effet, mais, quand même, une véritable sélection faite par les commissaires, qui traite le sujet de la vue et de la vision de Monet de façon transversale et pointue, au delà de la chronologie et des motifs traités par le peintre.

table de marqueterie de marbre (?!) du Musée Marmottan



Couché de soleil à Etretat, 1883, Musée de Nancy, ref 85-6-1
découpe d'un rocher en contre jour = la zone qui devrait donc apparaitre noir pour un esprit logique est ici pleine d'ondes et ondulations verdatres, grises, plus ou moins noires, enchevétrés de façon assez aveuglantes mais très simples d'exécution. Intéressants aussi les morceaux de rochers qui balisent la profondeur de champ et transparaissent dnas les flots, comme des coups de couteau dans l'eau, des déchirures d'obscurité dans la lumière aqueuse. Découpes et déchirures qui m'ont de suite faites penser à deux toiles de Magritte : décalcomanie et le double secret.


On va retrouver ces figures et archétypes de découpes de pointes sombres sur fond clair au travers de différents sujets et motifs : clochers d'eglises au fond d'un vaste paysage plat ou valonné, rochers encore, et la découpe du parlement de Londres, et les cathédrales de Rouen bien sur. Il ne s'agit pas seulement de pointes phalliques mais d'une masse irrégulière, échelonnée qui souligne les différences, comme une onde sonore (waveform) avec une pointe de volume, accompagnée et entourée d'autres variations de hauteurs intermédiaires. Comme des orgues rythmiques. (ce qu'avait bien vu Morellet lors de son intervention au Musée D'Orsay)




Pour Monet : une façade est une texture et comme elle est poreuse, elle devient une ruine. Elle s'effrite, se dissout et se diffuse comme un sucre dans l'eau. La cathédrale de Rouen ou la Gare St Lazare sont réduites à des structures géométriques et le motif fournit donc une composition ready-made (ogive, triangle, pointes, lignes verticales, pyramides, grilles). Via son traitement de la lumière, il montre une dérive du réel en morceaux flottants, d'où le choix de sujets aquatiques et réfléchissants : les rivières et bords de mer.


Monet perd donc la vue, il est riche et se fait soigner, on l'opère plusieurs fois (ce serait un sujet de film ou d'oeuvre contemporaine : l'opération chirurgicale de Monet !), il peint donc de plus en plus avec les doigts plutot qu'avec les yeux. Au sens où le regard ne corrige et ne contrôle plus ce que fait la main. il voit flou et mal ce qu'il fait (un scientfique a d'ailleurs recomposé ce que devait voir Monet de sa toile, image floue placée à coté de la peinture même). Donc peinture digitale : des doigts, peinture aveugle et tactile, déjà Pollock, peinture comme trace du geste plus que de l'image produite.



D'ailleurs je découvre dans l'expo que Monet peignait ses toiles à l'horizontale, pas au sol, mais au niveau des genoux, le corps penchée, en vue aérienne au dessous de la toile. Et bien-sur, vue qui superpose ciel et terre, le tableau-lac comme miroir du ciel. Regard de fou perdu dans l'espace entre les deux. Et oeil atomisé, pulvérisé dans l'atmosphère.
Deux images miroirs, inversées à symétrie horizontale : Nymphéas de 1907 (Marmottan, INV 5168) + En norvégienne (1887, Orsay, RF 1944-20) : image à l'envers comme retour à la base rétinienne, avant correction cérébrale. Et aussi matérialisation de la surface de la rétine, du support qui recueille l'image : visible et désignée par des points balises. Donc 3 images en même temps + leur support commun. Ces dispositifs de bascule, dessus - dessous, c'est ce que fera plus tard Rothko, à partir du tourniquet de métro (passer de dessous a en dessous : over/ground - under/ground)
En Norvégienne (1887, Orsay, RF 1944-20)
La diagonale de la compo mets donc les cannes a pèche en parallèle au niveau de leur reflets, cela evite que la canne + son reflet se touche ou converge. Image qui offre 2 points de vues : celui de DEVANT la barque si on regarde en haut et celui DANS la barque si on regarde la partie inférieure de la toile. On voit notre propre reflet comme si on était dans la norvégienne. Le titre s'applique donc autant aux personnages qu'aux spectateurs.

Rothko, entrance to subway, 1938

Picabia_lacheté de la barbarie subtile (carte à jouer), 1949, 76 x 52 cm



Vers les années 1918/et au cours des années 20 (il meurt en 1926), Monet barbouille de façon rageuse, il détruit, mais dépose et transmet une énergie folle et aveugle qui évoque la méchanceté froide de la fin de vie de Picabia, avec ses points, ses taches aveugles flottant dans la matière océanique de surfaces ondoyantes et opaques. Et on sait que malgré tout il y a encore une image derrière cette matière, il y aura TOUJOURS des images a venir, dedans et derrière. C'est jubilatoire !

Picabia, indécence

mardi 3 février 2009

Oui à Houellebecq

Un article des Inrocks sur l'écrivain français ...


" 12924, 4311, 4358, 212526. L'adresse indiquée était celle d'une surface grise, veloutée, soyeuse, parcourue dans son épaisseur de légers mouvements, comme un rideau de velours agité par le vent, au rythme de lointains accords de cuivres. La composition était à la fois apaisante et légèrement euphorisante, je me perdis quelque temps dans sa contemplation."

La possibilité d'une île, page 201 de l'édition originale
montage d'expo au MAM/Paris
tringle au plafond

scan de tissu

Ladybox

Roger Hiorns, metal powders, galerie corvi mora, 2008

Maxime Thieffine, Drop (Jim & William Reid), 2008, coussin et tissu gris

lundi 2 février 2009

Peau Poudre Pastel

Notes sur l'exposition : Le mystère et l'éclat, pastels du musée d'Orsay (du 8-10-2008 au 1-02-2009 )

Extraordinaire exposition ! Riche et variée de pastels du 19eme siècle. Pour moi, d'abord la première véritable rencontre avec ce matériau.

Pastel = de la poudre sèche de pigment broyées + gomme et liant (eau & argile) puis séchée dans un linge et découpée avant séchage complet; La couleur est dans la main, entre les doigts : plus proche de la feuille et de l'image que le pinceau et ses poils : plus primitifs aussi et moins socialisé comme geste, moins médiatisé.


boite de pastels de Degas, exposée sous verre


C'est Manet qui met le feux aux poudres : avec son traitement des peaux des jeunes femmes, il décolle la poudre de leurs joues pour la faire venir sur sa feuille, pastel = cosmétique.
Et avec tendresse et appétit sensuel, il en fait une critique ironique et acerbe de ces femmes-pots-de-peinture. Pastel = cosmétiques / femme = poudre de pastel. Le sujet modifie et influencera désormais ce qu'est une image pour lui. Olympia en caoutchou, femmes en poudre, images comme masque et jeu de mascarade. le corps réel se cache SOUS l'image, il se protège dedans. L'image ne dit pas la vérité, elle la protège en la dissimulant.




Manet : Portrait de Irma Brunner, dit la Viennoise, 1880-82, pastel sur toile

Impressionnant effets de vitesse dans le flou et les traces du rose et des cheveux noirs : il dépose un filtre et un voile entre le modèle et notre regard final. Il expose le théâtre du maquillage. En contrepoint aux zones de flous monochromes et plates : les éclats que sont les lèvres et les yeux : des pointes, des cicatrices et des anus, de la chair saillante Vs la peau douce.


Manet, jeune femme nue

Manet ménage toujours des vides dnas la composition, autour du personnage, ainsi, il dilate et aère l'image assez lourde du pastel qui charge la surface et le papier : il met en jeu le poids et la verticalité et le problème matériel de la fixation de la poudre de pastel et de la poudre potentielle qui peut tomber au pied de l'image. Cette question de l'air et de la vaporisation est essentielle au sujet Pastel.


Maxime Thieffine, les niveaux de gris, 2008, image de la vidéo


Maurice Denis, les balayeurs (détail)


Madame Manet sur un canapé bleu (1874) : on dirait un clown déguisé, du James Ensor, des vétements qui ne lui vont pas, des chaussures noires trop grandes, des voiles et des tissus trop lourds et un être absent sous l'apparence. l'anti modèle, sa propre femme ! Un négatif de la vie de peintre, entre sa femme et ses modèles.

Odilon Redon_la coquille_1912


Autre maître du pastel : Degas : Chez la modiste, 1905-1910
cadrage très abstraits : qui nous emmène chez Kupka et dépeint une situation de socialité et d'artifice, un lieu d'atelier de production des artifices et du corps dissout dans l'artifice cosmétique.

Degas : étude d'un noeud de ruban
Jeff Koons, balloons, Berlin
Fragonard, les baigneuses, 1765
Degas, avec ses nus au pastel, retrouve Fragonard : la peau et ses pigments se diffusent dans les environs du corps : ils voltigent sur le linge, et les drapés blancs.

Degas : café concert aux Ambassadeurs, 1885
Jeux d'éclairages directionnels et contrastes violents, le pastel est utlisé comme jeu avec l'éclairage public et artificiel sur les visages, crinollines et tulles et jupons des danseuses. Comme Lautrec et Seurat, Degas, au travers de ses images des spectacles annonce le pop art et aussi les futuristes : les foules des villes à la fête foraine.

Pour finir, une découverte : Lucien Levy-Dhurmer (1865-1953), symboliste tardif (années 20) mais original et extrème dans ses cadrages et ses presques monochromes, à la suite de Turner, Rysselberghe, Seurat.