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mercredi 15 juin 2016

ANTONIO !

 

A l'occasion de Future funk Fashion, une rétrospective consacrée par le Museo del Barrio (New York) à Antonio Lopez (qui signait Antonio) illustrateur de mode des années 60, 70 et 80, voici un post pour regarder ses croquis, dessins et peintures sous l'angle d'un style pictural possible à l'égal de la peinture moderne et contemporaine des musées. Il pratique l'illustration, donc un travail d'abord graphique, dessiné, gestuel, synthétique, figuratif mais qui m'apparaît comme une façon de décloisonner le regard et les catégories (de l'art contemporain) pour nourrir du travail en peinture et notre rapport à l'histoire des formes, pour remettre au centre ce qui est encore trop en marge. Bien sur ça peut surprendre de voir tout cela sur ce blog mais n'ayez crainte, c'est bon  !


Carol Labrie, NYC 1969, marker and color overlay

Antonio Lopez est né à Porto Rico en 1943, il arrive à New York à 7 ans, avec sa mère couturière et son père fabricant de mannequins. Il étudie la mode et le stylisme. Il travaille comme illustrateur pour de nombreux magazine, au moment où la photo (Newton, Penn) commence à peine à remplacer la mise en valeur et la communication visuelle dans la presse. Ses illustrations de mode, de vêtements portés, représentés et mis en scène sont publiés dans Vogue, Harper’s Bazaar, Elle et la revue d'Andy Warhol, Interview. Il est au centre de la vie New Yorkaise de la fin des années 70 et a également vécu et travaillé à Paris avec son compagnon Juan Ramos (de 1969 à 1976), il y a cotoyé Karl Lagerfeld, Paloma Picasso, Yves Saint-Laurent. Il dessine les campagnes pour Missoni, Valentino, Versace et d'autres. Il meurt des suites du virus du SIDA, en 1987.





Pour Elle, 1967




1973

Son iconographie donne une image/une réalité visible à des corps entre deux genres, instables, il invente réellement des corps possibles au travers de sa stylisation des corps qui l'entoure, une clique de modèles et collaborateurs qui vivent et travaillent ensemble  : Juan Ramos, son compagnon et fidèle collaborateur (plutôt directeur artistique pour les accessoires, choix des vêtements et modèles, sources iconographiques et manager, mort du SIDA en 1995), Jerry Hall, célèbre top model des 70s (femme de Mick Jagger et modèle de l'album de Roxy Music Siren), Grace Jones, Tina Chow et d'autres. Corps rétro, corps androgynes, corps métisses, tout cela à la fois, entre plusieurs époques/registres évoquées (années folles, lignes d'épaules et de visages anguleuses de Grace Jones, peau noir et cabaret provocant à la Josephine Baker. Concernant les hommes, il utilise l'iconographie du biker comme érotisation masculine et gay (à la suite de Marlon Brando et Kenneth Anger) plus ambiguë et subtil que Tom of Finland.


Maria Snyder, ItalianVanity, Versace, 1983, pencil, watercolor, gouache




Pat Cleveland, 1982

Jerry Hall

Mr. Chow's Drawing, Paris III, 1973, Pastel on paper









Ses images sont réalisés au crayon, à l'encre, l'aquarelle et il utilise la photo aussi, non pas des polaroids mais des Instamatics, appareil à l'optique automatique, de poche avec Flash intégré. Il a aussi dessiné des bijoux et chaussures et conçus des vitrines et décor de magasins pour Fiorucci. Il a aussi réalisé une version illustré des 1001 nuits de Sir Richard Burton.

Untitled (Shoes)  vers 1970


Untitled (Manuela Papatakis), 1974, Marker, collage, color pencil, and Instamatic photograph



de la Série des Instamatics

Savourez donc son jeux de lignes sinueuses, son goût du construit moderne et d'une imagerie pop datée mais très singulière et au fond très archaïque, greffé sur la culture de rue de NYC/les corps des quartiers latino et noirs. Goûtez la tropicalisation du regard et des corps, le plaisir du corps a devenir ligne et formes dans l'oeil de l'autre et de son désir. Appréciez son utilisation du blanc, du fond vierge d'où la figure émerge mais où elle disparaît, irradiée, happée, dissoute dans une blancheur onctueuse par la façon dont se termine ses lignes. Découvrez un temps parallèle au notre, une uchronie stylistique a réinjecter dans l'histoire de l'art, dans l'histoire possible des formes du corps. Il faut pouvoir regarder ces lignes comme des peintures modernes, du matisse ou léger, mais d'un autre temps. Il faut oublier le contexte qui a produit les images un instant pour voir comment s'incarne le regard de Antonio Lopez. Son endroit est celui où il est possible de figurer des corps dans l'art pendant que celui-ci est rejeté hors de l'art, avec l'image en général, dans les années 70. Pensez alors aux Chicago Imagists, à Robert Heinecken, la Picture Generation, à Georgia O'Keeffe et Andy Warhol, Gilbert & George ou même le Guston d'alors. 

Pat Cleveland, 1982

pour Missoni, 1984


Vogue Italie, 1981

Illustration pour les 1001 nuits, 1986, Pencil, watercolor, gouache



pour Vanity 1983, Pencil, watercolour and acrylic on paper, 51 x 71cm


Pour Marpessa, 1980s

Grace Jones et Pat Cleveland

Portrait of Angelo Colon, 1982, Pencil, watercolor on paper

Il faut voir là, la mise en scène des éléments graphiques et picturaux, le jeux des couleurs juxtaposées et non superposées, qui produisent, en 2 ou 3 couleurs, le modelé et les reflets de surface. Remarquez aussi l'interaction libre du trait, noir ou coloré, avec les surfaces, comme chez Dufy. Et surtout voyez les corps se dissoudre et se prolonger dans le fond, la couleur, le vêtement et son mouvement graphique. C'est, je crois, son art de saisir et d'inscrire le corps en mouvement dans le cadre qui me fascine, un corps qui tente de fuir le cadre, s'y contorsionne, fuit déjà vers la prochaine image et la prochaine pose. Le geste du dessin-peinture court après et échappe à lui-même. C'est la main qui veut suivre le corps, qui le caresse et dans avec à distance. Pour produire à la fin une imagerie pop non mécanique et non dépersonnalisée (comme Lichtenstein qui vise l'impersonnel de l'imprimerie). Pop à la main, médiatique personnel, là où nous en sommes en fait avec nos recherches de personnalisation des interfaces. Mais old school, d'un autre temps et rythme, celui d'un face a face avec le corps et non avec sa photo. Ce rétro peut être source d'un future en peinture, comme chez Allen Jones ou Ella Kruglyanskaya. Pour défendre un art investi libidinalement et sans chantage au sujet culturellement référencé et intellectuellement validé.








Motorcycle drawing

Norma Kamali Campaign, 1986, Pencil and watercolor on paper




dimanche 31 août 2014

Phyllis Galembo


non identifié


Phyllis Galembo prend en photo des participants aux défilés et carnavals, fêtes traditionnelles autant que déguisements contemporains. C'est justement dans le brouillage de ces distinctions entre l'authentique (traditions collectives) et le capricieux singulier que son travail prend toute sa force. Ce qui est capturé est fait pour être vu, il échappe donc au voyeurisme colonialiste. Elle ne montre pas des individus, ni des croyances, mais des personnages, des projections nées d'un montage mystérieux entre l'histoire et la mémoire des lieux, la puissance de jeu des individus et de délire formel. Même logique donc que l'éthnographie poétique et participative de Jean Rouch.

Okpo Masquerade, Calabar South, Nigeria, 2005

Mami Wata Mask, Cross River, Nigeria 2004

Water Buffalo Devil, Red Indians, Freetown, Sierra Leone, 2008


Phyllis Galembo travaille sur ce sujet depuis les années 80, d'Haiti au Nigeria, Ghana, Zambie, Bénin, Sierra Leone et Burkina-Faso, très fertile croisement entre question de genre (la puissance transformative, magique du costume et du masque sous le regard de l'autre) et question de culture minoritaire. Mais ce qui m'intéresse personnellement et justifie ce post, c'est simplement son rapport à ses sujets comme couleur et comme puissance picturale et esthétique, comme dérèglement visuel ou du visible. La puissance des images provient du paradoxe entre la théâtralité du costume, sa puissance délirante presque psychédélique (la veine surréalisante) et l'objectivité froide, mécanique, factuelle de la prise de vue photographique. La netteté du regard, droit, solide, amical et attentif (comme les Hilla & Bernd Becher) permet de VOIR et d'accéder au monde imaginaire et à la fiction ouverte par les costumes, masques et attitudes. Pour moi ce sont des peintures performées, des visions voyageuses, appelées à infiltrer les imaginaires et à circuler dans les cultures pour apparaître au moment nécessaire et opportun, par nécessité d'une expression, individuelle ou collective.



Galembo-Baby Dance of Etikpe, Cross River, Nigeria 2004

Ghost and Bull, Dodo Masquerade, Bobo-Dioulasso, Burkina Faso, 2009

Jaguar style or Ekong-Itaghafon, Calabar, Nigeria, 2005

Masquerade from Gossina Village, Burkina Faso, 2006

non identifié


Son travail fait suite à celui de Meatyard, déjà évoqué sur ce blog (elle a d'ailleurs réalisé une série sur les fêtes d'Halloween) et peut être comparé à celui de Cindy Sherman (Galembo aurait d'ailleurs mérité une bonne place dans l'expo récente sur l'objet surréaliste au Centre Pompidou) et son imaginaire rejoint parfois celui de Paul Klee. Plus proche, elle évoque bien sur Charles Fréger (bien plus mou, figé et pénible à mon goût), Hans Silvester (trop en retrait, selon moi, en terme de positionnement du photographe), Axel Hoedt et se situe à la suite d'Edward Curtis et finalement, elle s'inscrit dans toute la tradition du portrait photographique, aussi bien colonial, anthropométrique, documentaire, artistique, de mode que des images de pop stars en scène ou de la photo de films.

Gelede Masquerade, Agonli-Houegbo Village, Benin 2006

Ngar Ball Traditional Masquerade Dance, Cross River


Elle enseigne la photographie à New York et est représentée par la galerie Steven Kasher. Elle a également réalisé d'autres séries et travaillé sur d'autres sujets au Brésil, Mexique et Jamaïque.


lundi 29 avril 2013

La Guerre du Gout


Philip Guston, the court room, 1970


Afin de réactiver le blog, une série de posts monographiques, normalement assez rares (ma mémoire vive vise plutôt à produire des effets de montages entres formes et œuvres diverses) cherchera à mettre en avant et à faire découvrir des œuvres et artistes négligés par nos circuits d’information habituels. Cela fait partie pour moi d’un projet plus vaste de révision et de réécriture de l’histoire de l’art moderne et contemporain (rien que ça !), non pas comme historien mais comme artiste, comme acteur tout simplement ; même si tous, artistes, critiques,  commissaires y participons plus ou moins consciemment et passivement.

Plus j’avance et mieux je connais et perçois mon travail, comme celui de mes contemporains et celui de mes ancêtres et plus je comprends que le récit diffusé dans nos têtes par le Musée, par certaines écoles (profs) et par les manuels d’art moderne et contemporain est erroné, simpliste et caduc aujourd’hui. Internet change beaucoup de choses, nivelle et redistribue les hiérarchies (tant mieux), les mythologies auto-promotionnelles des acteurs (artistes et critiques) années 60 et 70 vont reculer dans le fond du paysage, d’autres figures phares vont émerger, le paysage s’approfondit et bouge sans cesse. Je sais maintenant que rien n’est écrit pour toujours, c’est rafraichissant, car l’art « contemporain » vieillit et le regard qu’on porte sur lui change et va changer.


Philip Guston, Deluge II, 1975


Cette histoire de l’art récent est vivante, pleine des chemins complexes et secrets que prennent les formes et les pratiques. Les redécouvertes récentes de Alina Szapocznikow, Carol Rama, Phyllida Barlow, Michael Büthe, Lee Lozano par le monde de l’art contemporain ne sont que le début, je pense, d’une reformulation du récit multiple, éclaté, polyphonique, non linéaire et non darwiniste de l’art récent (non l’art moderne ne conduit pas obligatoirement à Mondrian ou à l’art minimal). L’exposition « Third Mind » de Ugo Rondinone au Palais de Tokyo (2007) qui me revient souvent en mémoire est aussi un modèle d’écriture personnelle (hyper précise) de l’histoire de l’art récent qui fait tache d’huile sur le récit « officiel », rien qu’à voir le succès et les redécouvertes critiques de Paul Thek, Hans Josephsohn, Jay DeFeo par exemple. Les avancées des cultural et gender studies y participent. Les présences régulières sur ce blog de Georgia O’Keeffe, Bruce Conner, Paul Klee, Robert Rauschenberg, Eve Hesse, Lee Lozano, Sheila Hicks, Jan Groover, Richard Tuttle, Philip Guston, pour connus qu’ils/elles soient, participent de cette même démarche. Leurs œuvres  restent à déployer quant aux conséquences qu’elles impliquent : sur la pensée incarnée du goût, du faire, du beau, du genre, du regard, de la valeur, du contemporain et du politique, de l’art comme discours ou non, de l’art comme virilité et jeu de pouvoir, de l’art comme invention de la vie quotidienne qui permet de le produire, entre autres questions brûlantes …


Lien

On verra donc dans ces posts un art contemporain figuratif, récent ou pas, connu ou pas, professionnel ou pas mais qui dessinent des familles de formes et lignées d’inspirations trop ignorées ou innommés, donc pas vus, même quand on les a sous les yeux.
Tout cela est bien excitant, le futur s’invente tous les jours, mais c’est un combat (la guerre du goût, DES goûtS) contre des ennemis invisibles (des idéologies qui trainent), contre des expos de photocopies/documents en noir et blanc qui ressemblent aux CDI de notre collège d'enfance, contre la bonne conscience du savoir et de la recherche qui se réduit à du texte imprimé (n'y aurait-il donc aucune recherche VISUELLE et FORMELLE ?!?!!!!) ET contre de véritables personnes qui sont là (et qui reconduisent perpétuellement les même zones d’aveuglement). Donc, voilà, un blog plus ouvertement partisan (même s'il l’a toujours été). Pour ET Contre.