mardi 9 novembre 2010

How To Dress Well & Jamie Harley

Pitchfork TV a mis en ligne pendant une semaine seulement 14 clips vidéos conçus par Jamie Harley pour l’album Love Remains du musicien How To Dress Well (HTDW). Constitué de found footages, d’extraits de films, scopitones, documents films divers, traités ou simplement décontextualisés, ils constituent un corpus et un travail curatorial superbement lié à la musique qui l’accompagne. Ou bien est-ce l’inverse …


Si les films ne sont plus en ligne au moment où vous lisez ces lignes, quelques uns sont visibles sur la page du compte Viméo du cinéaste/cinéphile sampler. On y voit par exemple (dans « You won't need me ») deux jeunes ados, mormons ou quakers, courant et fuyant sur un chemin de terre, fusil à la main. On ne sait pas si la caméra fuit avec eux ou si c'est elle qui les menace. Ou encore : « Suicide dream 2 » : de longs gros plans sur un visage féminin ravagé de douleur et de tristesse, mais protégé du kitsch et du premier degré par la dégradation de l'image (le coté écran télé re-filmé), par l’altération des couleurs, le ralentissement du défilement de l’image et des gestes, la perte du son et du contexte original.



A regarder plusieurs vidéo de la sélection, un motif central apparaît : on y voit la confrontation récurrente d'un corps soit à son environnement, un corps entravé ou emporté dans une fiction qui l’entrave ou bien un corps en état extrême de palpitation, corps aveugle à lui-même ou en l’état d’une perte de conscience de soi du à un moment d'intensité intérieure qui le rend aveugle à ce qui l’entoure… Un bon exemple : « can’t see my own face » : un homme dans les rues de New York avec un bandeau rouge sur les yeux les bras écartés et tournoyant halluciné dans la foule alors que la caméra ne le quitte pas des yeux… ou bien «
Lover’s start » où Jacques Brel le torse bombé contre le vent des cotes du nord, épuisé, est mis à l'épreuve. Ou bien encore les corps en transe pour le clip de Soars (« throw yourself apart »)

Ce qui se trouve être un dispositif de prise de vue et d'enregistrement très riche pour celui qui le filme. En effet, ainsi le corps du personnage/comédien qui apparait à l’image exprime et marque sur sa surface (le visage principalement) des états intérieurs inexplicables mais bien réels. Dans toutes ses vidéos, sont montrées et filmées des émotions authentiques, volées visuellement mais désirées et produites par la mise en scène de la situation. Le réalisateur de ces vidéos ne les a pas filmées, juste trouvées et curatées/sélectionnées et réunies sous un même angle de perception : la musique de How to Dress Well, Digression sur le musicien : How To Dress Well est le projet de Tom Krell, allemand de Cologne installé à Brooklyn, qui pratique une musique qualifiée par Pitchfork de « lo-fi bedroom pop » d’inspiration Soul et RnB. Voix fragile, étranglée et efféminée qui fredonne des tubes de soul flamboyants (qu’il écrit lui-même) comme on chantonne en écoutant la radio et en imitant vaguement les voix de divas noires, mais auto accompagné de son ordinateur et affichant une production à l’envers de la pop noire FM : c'est-à-dire avec du souffle, de la réverb, des grésillements et de très mauvais micros mais transformant cette basse définition en densité et une véritable richesse de textures. Les chansons oscillent entre mélancolie romantique, tension sombre et lyrisme saturé. Pour comparer les choses vite, on pourrait dire que c’est du Mariah Carey produit par des Cocteau Twins fauchés. On est clairement dans la lignée de Ariel Pink qui s’approprie des icones/genres ultra populaire/mainsteam de façon très intime et personnelle dans un vocabulaire indé. Il a mis en ligne (gratuitement) divers morceaux depuis son
blog .




On peut assimiler cette pratique à du dandysme qui dissimule l'émotion (soul, tortueuse et viscérale) sous une épaisse fumée synthétique et glaciale, pudique MAIS expressive. La meilleure preuve de cette logique au niveau visuel, le dernier clip de la sélection: « Suicide dream », une sorte de slow langoureux et lacrimale mais perçu depuis le fond des mers, accompagné d’images d'un corps d’homme-torche plongeant d'une falaise, mais diffusé à l'envers, c'est à dire sortant de l'eau verte (et mortifère) pour retrouver sa flamme brulante et vive en plein vol.


Il s'agit autant d'une pratique d'analyse de film (visionnage la main sur la télécommande plutôt que regard) qu’un jeu de mémoire, avec une culture visuelle sédimentée en même temps qu’une logique de heureux hasard de navigation qui le fait tomber sur tel ou tel film. Harley recycle un fond de culture cinéphilique hip, entre performances de Leigh Bowery (dans « walking this dumb »), films de style Zanzibar/Garrel (dans « you hold the water »), raretés japonaises (« my body »), documentaires sociologiques à la Mark Leckey. Tous évoquent par leur grain, couleurs et iconographie les films expérimentaux de Owen Land, George Kuchar, Sergei Paradjanov ou Kenneth Anger. A noter qu'il n'utilise que des films couleurs, soulignant une filiation pop et actuelle mais utilisant le grain 8mm, la saturation VHS ou film cinéma 70s ou 80s pour créer un décalage entre ce qui a l'air d'être de l'aujourd'hui mais avec un je ne sais quoi d'étrange et venu d'un monde parallèle. le cinéma alternatif ou d'auteur sert ici de réserve de monde, comme si la jeunesse alternative et numérique des US découvrait nouvel exotisme au travers d’une culture visuelle autre (dans le temps et l'espace) grâce au web et au piratage des supports numériques.


Les extraits sont ici remontés, ralentis ou traités comme un riff de guitare dans un ampli : manipulés, tordus, étirés, dédoublés, superposés, déréglés, inversés, saturés, difractés ... (comme Godard en vidéo ou même Sokourov). Harley travaille sur une expérience de seconde main, non pas l’expérience directe du tournage des films mais celle de leur consultation, archivage et visionnage comme matière numérique et non comme pellicule. Il manipule des corps déposés dans des images elles-même déposées dans un encodage de sauvegarde, le numérique/l’électronique. En se passant du film original, de sa matière pellicule, de son contexte et de toute dette envers les auteurs et les intentions intiales, il va en chercher, comme un archéologue, le cœur humain, le noyau dur, enfoui. Ou plutôt ce qu’il décide de voir comme le noyau dur là-dedans : l’émotion exprimée par l’acteur. Neutraliser le contexte a pour effet de faire émerger cette part humaine vraie nichée dans le corps du comédien. Il plonge ensuite leurs corps filmés dans un second bain de fiction, un nouveau contexte sonore et un nouveau contexte de diffusion (le clip sur internet) pour les faire renaître sous une autre forme ou plutôt rediriger la dynamique émotionnelle vers d’autres effets. Comme si l’image se dotait d’une nouvelle peau, comme du papier photo re-sensibilisé après utilisation ou viendraient se déposer et s’enregistrer d’autres sensations. On ne saurait plus alors distinguer celles de l’acteur au départ, dont le jeu et l’expression se trouvent défaits de la fiction qui l’encadrait de celles que le nouveau contexte sonore et le traitement de l’image fait naitre. Bain de jouvence de l’image et ré-activation du jeu de l’acteur qui se transmettent mutuellement leur qualités : l’image comme corps opaque et l’acteur comme présence et inversement.



La charge corporelle, à la puissance émotionnelle du rnb, du hip hop et de la soul, flamboyante, sexy, exubérante (cf. « Mr By & By » et « Decisions »), est ici atténuée mais au fond renforcée . En noyant les signes et l’écriture pop rnb de ces chansons sous des effets sonores et une certaine désincarnation par rapport au clinquant du référent initial, HTDW réussi paradoxalement a rendre le fond humain qui s’y cache plus présent et désirable que dans son modèle où il est exhibé et parodié de façon clownesque. Une chose voilée devient ainsi plus vive et désirable aux oreilles de l’auditeur curieux et amoureux des filtres qu’i l’en sépare. Tout cela fonctionne selon selon un principe classique de fétichisation : mettre à distance la chose désirée et jouir de cette distance et de l’exacerbation qu’elle génère.

3 commentaires: